18.06.2007

Le quartier Rmeil

Nous allons passer la nuit chez B., nous montrons chez la mère de mon épouse le lendemain. Les routes de montagnes sont encore difficiles en pleine nuit et il est bien tard. Nous remontons l’avenue Camille Chamoun, suivons les rues Sélim Salam, Ahmad Beyhum. En laissant à droite le quartier Bachoura , nous rejoignons la rue du Liban après avoir roulé à vive allure sur l’avenue Fouad Chéhab. Tout ce trajet m’est bien sûr inconnu, j’ai acheté plus tard la carte touristique du Liban avec le plan de Beyrouth. Non loin du collège du Sacré Cœur, dans la rue Gouraud nous nous enfilons quelques mètres dans une impasse, pour nous garer le long d’une maison de quelques étages aux balcons de fer forgé. La guerre et la négligence du propriétaire ont usé les murs. Mais on peut encore imaginer qu’elle a été un immeuble à la façade élégante aux jolis balcons suspendus. A l’arrière de la bâtisse, nous montons quelques valises par un escalier de béton jusqu’au premier étage, où la famille, porte grande ouverte nous accueille. Malgré l’heure tardive, les enfants sont debout guettant notre venue. Ahlan, Bienvenue, l’émotion est ravivée . Nous entrons. Les pièces sont étonnement grandes et hautes. Moi qui ai passé ma vie dans les immeubles de banlieues, je trouve l’appartement démesuré, mais je ne suis pas au bout de mes surprises… Nos hôtes nous laisse aimablement leur chambre. Bien vite, après la conversation, autour de quelques douceurs libanaises, nous plongeons nos corps avec délice, sous les draps légers. La chaleur est lourde, en pleine nuit, la vie ne cesse pas dans Beyrouth. Beaucoup de libanais ont deux métiers, le matin puis la nuit ; aussi les gens s’ interpellent de minuit jusqu’ au petit jour. Le sommeil est donc léger mais le bonheur d’être ici au bout de la Méditerranée est intact. Découvrir une autre façon de vivre, de penser, de parler, d’aimer, une autre culture, d’autres images et d’autres gens m’aiguise les sens et me procure une joie fébrile.
Dès le lendemain , au réveil, déjà de nouvelles odeurs de thym, de pains chauds, de fromages et mille autres parfums venus de la rue nous invitent. Sur la table du salon, des plats odorants, pizzas au thym délicieuses avec le labné et les tomates au goût de vraies tomates sucrées par le soleil me font oublier facilement mon habituel café crème. Par la fenêtre ouverte, donnant sur le balcon,j’ai plaisir à savourer l’ambiance de la rue, malgré une légère inquiétude de me savoir perché sur une structure qui ressemble peut-être aux balcons arrachés pas les obus. C’est donc instinctivement que je prépare ma chute en visant le toit d’une berline bien rebondie garée en bas de l’immeuble. Eh ! bien non , le plancher est solide et le garde-corps en fer forgé tient bon. Je peux donc me pencher sans crainte pour observer la rue des deux côtés. Ce qui frappe le plus, ce sont ces fils électriques, véritables toiles d’une araignée invisible tissant ces pièges de maisons en immeubles, liens visibles et à portée de main. Le cri d’un marchand ambulant, disperse mes craintes : « caake, caake ! ». Sabah fait un signe et descend vite avec quelques livres libanaises ( la monnaie est très dépréciée, vous échangez un dollar contre mille cinq cent livres libanaises) elle traverse la rue pour acheter les fameux caakes ! C’est en fait du pain plat, sorte de galette à double paroi comme un sac rond dans lequel on enfile à volonté toutes les délicieuses spécialités et légumes frais. On peut aussi l’ouvrir et le séparer en deux crêpes, le fourrer avec tout ce qu’on aime pour le rouler en sandwich : à déguster à tout heure ! Le fameux caake, lui, est recouvert de graines de sésame : délicieux le matin !
Peu de temps après, notre vendeur est suivi d’un drôle de bonhomme, perché sur sa charrette tirée par un âne . Imaginez la scène au milieu de la circulation dense de Beyrouth ! Le bonhomme passe dans le trafic comme il passe dans la vie : lentement , au gré de son âne du Liban. Pour moi, cette image est merveilleusement gravée dan mon esprit comme une fable : l’âne et les bouchons. Il existe d’ailleurs une petite chanson enfantine qui sourit sur les déboires des automobilistes derrière le vieux « jeddé » (le grand-père) et son âne, inséparables.
Eh, bien cet homme qui hurle avec son haut-parleur « raz, raz » n’est autre que le vendeur de pétrole. Sabah m’explique qu’ on utilise fréquemment ce pétrole pour les lampes, mais aussi pour frotter les tapis remisés au printemps, ce qui évite à la vermine de s’installer et d’être à la noce et au banquet sans y être invitée. Le pétrole rafraîchit et conserve les couleurs superbes des tissages. Et des tapis, il y en a, le sol en est couvert. De toutes tailles et de toutes beautés, du persan au simple tapis de souk. De l’entrée jusqu’au balcon, on pourrait vivre pieds nus, merveilleuse sensation de liberté. Je passe quelques minutes, penché à la balustre. En face, un enfant joue au skate-board sur le trottoir, d’autres avec de simples pierres. Plus proche de la rue, en uniforme, droit comme un I , un collégien attend, impassible ou indifférent aux jeux de ses cadets. Quelques autos luxueuses s’arrêtent, d’autres collégiens costumés le rejoignent. Cet endroit est l’arrêt du bus qui ne tardera pas à les amener au collège. Derrière eux, l’épicerie est ouverte. Sur l’étal, les fruits colorés tentent les passants. Je vous raconterai l’histoire tragique de l’épicier dans un chapitre ultérieur. L’immeuble de son côté, possède une façade triste. Seuls quelques locataires ont soigné les balcons en mettant de l’ordre et de jolies plantes. Mais l’ensemble reste morose et sale. Un peu étourdi par le défilé incessant des véhicules et de la cacophonie des avertisseurs, je décide de descendre et de parcourir la rue à pied. A gauche, à droite ? On verra bien au pied de l’immeuble, je suivrai mon intuition. En bas, je me sens seul mais une joyeuse excitation parcourt mes membres. J’ai droit au concert de klaxons : de la simple trompette à l’avertisseur rock n’ roll.… Et l’accrochage survient qui bloque toute la rue ! Le car de ramassage des collégiens bien droits et stricts aura du mal à être à l’heure. Ces petits bus possèdent une dizaine de places et desservent les écoles aux alentours ; chauffeurs libres ou minicars des universités. Justement en voici un, par magie, il se fraie un passage en douceur vers les écoliers . C’est incroyable ! comment a-t-il pu se glisser dans cet imbroglio ? Quoique certains, je le vois bien, sont équipés de pare-chocs à pouvoir encaisser une charge de rhinocéros, alors gare au conducteur qui ne se range pas à leur arrivée… il court à la destruction de sa carrosserie !
Jaquettes bleues et pantalons sombres, écussons cousus sur les pochettes, la petite troupe grimpe à bord du car qui démarre aussitôt, à l’assaut des buffles de métal. Parfois c’est un groupe de jeunes filles, couvertes du foulard, qui s’engage dans le bus. Costumes impeccables mais toujours sombres, jusqu’aux chaussures : rien n’est dévoilé ! Elles sont peu nombreuses, Rmeil est un quartier chrétien et l’on croise peu de musulmans. Je décide d’aller vers la gauche, la rue me paraît plus longue. Les bâtiments sont toujours aussi ternes de façade. Pourtant, sans les arentèles électriques, sans le stationnement sauvage sur les trottoirs défoncés, sans les passages encombrés de quelques cafés trottoirs miteux, et enfin, avec des murs rénovés et peints de couleurs chaudes comme on en voit sur les cartes postales du centre rebâti, la rue Rmeil pourrait être belle. L’animation et le commerce sont réels. Il suffirait d’un coup de baguette magique pour se retrouver dans un quartier agréable et vivant.
Tout est nouveau pour moi. En France les petits métiers ont disparu. Ici, à peine ai-je parcouru cent mètres que je suis abordé par un vendeur de billets de loto. J’essaie de répondre « non » en prononçant du mieux possible « naam », mais je m’embrouille à cause du N débutant le mot ! « Naam » c’est « oui ». Il fallait dire « laa » pour refuser. La confusion s’installe, il insiste car je lui ai répondu positivement et ne tarde pas à me coller dans la paume deux billets de loto, avec la prime, celle-ci gagnante, d’un grand sourire : Achat donc quasi obligatoire pour me dépêtrer de son insistant et immense sourire. Enfin ! Quelques livres pour rien, car je ne suivrai pas le tirage. J’ai peut-être été millionnaire pendant quelques jours sans le savoir. A moins qu’ils soient faux. Ils me paraissent si aisément imitables. Le vendeur me remercie. « Que Dieu te garde, bienvenue ! »
A peine dix pas plus loin, un second vendeur de loto entreprend sa démarche. Cette fois, je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de répondre un « laa » un peu sec, accompagné d’un « merci, choukran ». Je lui montre les deux billets achetés, le jeu est terminé, je ne vais pas acheter un billet tous les dix mètres ! Le vendeur s’éloigne et j’éprouve du remord en découvrant l’état de misère du pauvre diable.
Quelques pas plus loin, je tente , en vain de rester sur le trottoir. C’est bien difficile, il est inexistant, défoncé ou bien envahi par les étals. Obligé de marcher sur la voie, l’inquiétude me gagne : les scooters me rasent de près, le souffle des klaxons me fait sursauter. Quel stress ! Enfin, une surface bitumée, trouée de nouveaux plants de jeunes arbres, soulage mon anxiété. Un arbre sur trois est déjà très abîmé et j’en éprouve de la tristesse. Celle-ci est allégée par une odeur de café du Brésil me chatouille agréablement les narines. Elle provient d’une camionnette rudimentaire. L’arrière est aménagé en minibar. Voilà un café trottoir bien astucieux ! L’homme sert les cafés dans des gobelets en plastique qui brûlent les doigts.

J’essaie un peu de libanais en demandant :
- Baddé kawa min fadlik .
L’homme sourit largement : l’accent et la tournure de phrase ne font aucune illusion !
- Vous êtes français, touriste ? interroge-t-il.
Je lui rends son sourire ponctué d’un « eh, oui ! »
- Ahlan wa sahlan, bienvenue… j’offre le kawa ! s’exclame-t-il en élargissant le sourire. Le café a un petit goût de brûlé, mais il est bon et offert avec générosité.
Je remercie l’homme et n’ose le payer de peur de l’offenser : « Choukrane jazilan, merci beaucoup, tentai-je en m’éloignant. Il m’adresse un dernier sourire qui affiche sa gentillesse et son sens des valeurs humaines. Plus loin, je lui signe de la main un adieu chaleureux , lui me crie, “Ahlan fik “ , soit le bienvenu… je me sens soudain moins seul dans cette rue et j’avance plus gaillardement. Le trottoir se fait plus dessiné. Je passe devant un centre religieux.. La grille est liserée de plantes superbes et ferme une courette parfaitement dessinée. Les murs des bâtiments, ocrés, offrent avec la verdure une harmonie calme et entretenue. Voilà qui surprend, parmi la lignée des immeubles et maisons laissés sans soin depuis la guerre. J’apprendrai plus tard que ces bâtisses appartiennent à la communauté arménienne. Les arméniens sont nombreux au Liban et Bourj Hammoud est un quartier de commerces actifs dans Beyrouth. Plus loin, un carrefour stoppe les pas du promeneur. J’hésite à traverser.
Les taxis jaunes klaxonnent gaillardement et m’apostrophent pour proposer un tour de Beyrouth ”touristique ”. Je décline leur invitation qu’ils renouvellent gaillardement.. Beaucoup de chauffeurs sont syriens. Un touriste à Beyrouth, c’est l’assurance de gagner sa journée en une course.
En enflant le prix, on peut faire beaucoup mieux si le touriste en question n’a pas une bonne calculette en main ou en tête . On paye en dollars, monnaie aussi courante et plus appréciée que la livre libanaise qui s’effondre chaque jour un peu plus. Je rencontre beaucoup de regards mélancoliques, surtout parmi les anciens. Ils ont dans les yeux, le Beyrouth d’autrefois : la Suisse du Moyen-Orient, les souks, dos à la mer, du Centre. Là où se dressent à présent , le nouveau quartier, « clean » et luxueux. Nouveau quartier, semé sur les ruines des échoppes dont les marchands sont repoussés à la périphérie. Beyrouth face à la mer. Pour qui ? Pourquoi ? Les petits commerçants, le cœur et les mains de la capitale courbent le dos de nostalgie et de lassitude : le regard fuit. Par moment, c’est sans doute cette impression qui suinte des façades et me colle à la peau. Le dollar se tourne vers les pays pétrolifères. Les hôtels voient haut et grand de nouveau, les clients ont changé. On attend les formes blanches de la djellabah saoudienne et les équipages des voitures de luxe.
Finalement, je reviens sur mes pas, vers le quartier plus chaleureux avec les étudiants qui vont et viennent. Un gosse joue dans la rue, son ballon roule vers un trouée dans les bâtisses entre deux commerces. Tiens ! cette ruelle avait échappée à mon regard ; ces yeux si sollicités par cette veine commerçante au cœur de la Beyrouth active. Presque instinctivement, mes pas bifurquent dans l’allée. Je plonge immédiatement dans les ruelles du sud de la France, en un peu plus lézardées, blessures de guerres zébrant les façades. L’abandon n’est qu’apparent. Des gamins tonitruants débouchent de je ne sais où, avec des mitraillettes en plastiques. Je suis visé, je suis mort. Les balles en plastique claquent sur les murs. Je presse le pas, un goût amer sur les lèvres. Plus bas la ruelle est calme, je plonge et m’échappe dans la profondeur de ce coin inconnu. Le matin orange déambule avec moi, les maisons ocres aux volets mi-clos dressent leur grilles rouillées devant les magnolias poussiéreux. Soudain, à quelques pas de l’agitation, je découvre un Montmartre beyrouthin. Toute la pente qui coule vers la mer est griffée d’escaliers pentus. Des sentes cachées se glissent entre les murs, laissant à peine échapper les murmures familiaux. Je me perds dans des culs de sac, rebrousse chemin sous les regards étonnés de figures inquiètes. J’oscille entre de vieilles portes imprégnées de silhouettes passantes… l’impression de voler leur quiétude. Dans ces marches je fais une moisson de silences, d’odeurs sucrées et inconnues. Je vagabonde du poisson grillé au narguilé, suis un instant une volute d’eau de rose issus des fenêtres où défilent des images. Au coin d’une rue parallèle à la pente, une déchirure, un trépas trop tôt annoncé… une maison libanaise, vide, seule, à l’âme fracturée, meurtrie par les racines… une maison comme j’en ai rêvé si souvent, me prend à témoin de sa solitude. Un rayon perce son désespoir. Elle m’apparaît si élégante et si perdue, dentelle déchirée d’un passé mitraillé.
Les poutres cèdent déjà sous le ventre lourd du toit. Je fuis, je fuis l’espérance, enfouissant mon désarroi dans les images suivantes de mon court horizon plongeant dans la rue du fleuve, commerçante et bruyante. Un nuage comme une étoupe dans le ciel, se rie de l’astre chaud imperturbable dans l’écrin bleu… et de moi. Pourtant, si d’aventure je reviens vers ces murs… si d’aventure…

20.05.2007

QADISHA

Mes pas avalent le sable,
Dérobent les chemins.
Ils, savamment égrenés,
Se glissent dans le passage
Coulant sur les grands pans des anciens rêves.
Sur mes talons, la vallée
Fuit l'entonnoir de la rancune humaine.
Du bâillon des armes,
Pend encore la morsure
Du dernier souffle dans la poussière...

Je l'arpente, dans le matin tiédi,
Mes mains au soleil,
Jusqu'au détour d'une fausse nuit élégante:
Sous le grand rocher
Pendu comme un lambeau
De chair blanche
Sous la chênaie et l'olivier.
En cavale jusqu'au cirque obturé
D'un large et frais bouchon de cèdres,
J'agrippe le profil lourd de la Terre des Saints.
Alors, mes pensées empruntent
Le bleu insidieux, la courbe des prières
Où bute l' espoir aux portes de l' abîme.
Qadisha, Vallée Sainte...

14.10.2006

paysages

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L’ ARRIVEE A BEIRUT

A l’approche de Beyrouth, l’avion s’incline après avoir sorti les volets et le train. L’hôtesse nous annonce l’arrivée en arabe puis en anglais. L’appareil descend et cachant mon émotion en me récitant les manœuvres d’approche , je jette un regard vers le hublot. Dans la nuit, on ne voit de Beyrouth qu’une multitude de points lumineux qui s’étendent comme une guirlande tout le long de la côte. Raouché est invisible pour moi, seuls les libanais savent apercevoir le mince ruban blanc et roux qui constitue la côte sur cent kilomètres.
On devine la montagne proche grâce aux villages alentour qui scintillent comme des lucioles. La capitale baigne dans un halo orangé qui se prolonge à la sortie de l’avion. Cette lumière ajoute encore de la chaleur qui m’arrache à l’avion ; un car bondé… plutôt un autobus, nous livre dans l’aéroport, encore en construction. Il est 23 heures, la température est de 29 degrés, mes premiers beyrouthins sont en kaki avec mitraillettes. Le pays est occupé, c’est une démonstration . Je m’attendais à une sévère pagaille, mais tant bien que mal, chacun trouve sa file d’attente. « Etrangers » je suis la file tandis que Sabah se place au comptoir « Libanais »… « Etrangers »…Je ne sais même plus combien de fois j’ai du présenter mon passeport. Un porteur libre pose les bagages sur un chariot et nous passons le dernier barrage pour accéder au hall d’accueil.
Accueil, oui ! Des centaines de personnes sont agglutinés derrière les barrières, apostrophant les familles, criant leur joie comme des fans à la sortie d’une star. Des yeux pétillent, les visages s’éclairent de larges sourires,dès qu’ on aperçoit celui ou celle qui vit loin de chez lui, loin de sa famille et des traditions . Je n’avais, de ma vie, entendus des larmes aussi bruyantes. Le cœur chaviré, j’aperçois Bassam qui s’avance, me prend dans ses bras comme si j étais un frère. Bienvenue, Ahlan, oui je ressens peut-être pour la première fois le sens du mot Bienvenue. Rien, nous ne faisons plus rien, Bassam se charge de tout, il paie le porteur, amène la voiture. Pendant qu’il est parti une cohorte de « taxis » klaxonnent pour nous emporter, et, parfois avec insistance. Ce qui donne un concert cacophonique ponctué du cris des voyageurs qui s’apostrophent … Premier bain dans la nuit bruyante de beyrouth. Bassam est de retour, impossible de l’aider à charger les bagages, il nous ouvre les portes, règle la clim. trop chaud ? trop froid ? Bienvenue au Liban ! Ces mots résonnent dans ma tête. Passées les chicanes de blocs de bétons déposés sur l’avenue de l’aéroport, on roule dans la nuit, par des routes cahotantes, nous traversons des terre-pleins, coupons des carrefours sans priorité , nous glissons entre les voitures et quand je dis voitures, quelles voitures ! des ferrailles roulantes, sans feux, parfois sans portières, des limousines d’un autre âge, des camions aux mille couleurs chargés de ballots sur deux fois la hauteur du véhicule ! Ah un 4x4 de luxe, intérieur cuir, assise à l’arrière, une femme superbe qui jette un regard sombre et profond sur la nuit de Beyrouth. Tiens, un reste de Peugeot : le pare-choc arrière traîne sur l’asphalte , illuminant le sol d’une pluie d’étincelles. Et, là, plus incroyable, un feu, un bon feu tricolore, , rassurant, civilisé, merveille de protection pour les humains citadins. Oh, le beau feu si fier d’être rouge ! … nous passons sans ralentir, juste un coup d’œil à droite et à gauche. Impressionnant la conduite au Liban c’est presque de l’art et tout ça presque sans feux tricolores ni panneaux …C’est le code de l’avertisseur, de la débrouillardise, parfois de l’élégance, souvent de la force. Les premiers palmiers longeant l’avenue sont poussiéreux…On distingue mal les zones de travaux, des zones détruites, pourtant les monuments sont illuminés comme à Paris, avoisinant, les façades criblées de mitrailles et d’éclat d’obus. Les balcons pendent au-dessus des carcasses calcinées de véhicules. Parfois conservées dans un piteux état, les maisons typiques libanaises sont restaurées à l’identique, d’autres, selon le budget, réparées à grands renforts de parpaings …Nous passons l’ancienne ligne des combats, la cible des snipers, la fameuse ou plutôt l’horrible ligne verte, Bassam nous désigne le Musée dont une partie du patrimoine a été sauvée des combats par son conservateur : la collection est descendue dans les profondeurs des caves. Autour du Musée la ville ne semble que poussière et mélancolie. La cité, maintes fois rebâtie par le passé, est blessée et la gangrène s’est installée . La culture irraisonnée du béton gagne malheureusement du terrain.

Plus loin sur l’autostrade, la nuit sombre cache les plaies de Beyrouth. On ne devine que quelques éclairs bleus d’écrans de télévision et quelques flash de spots publicitaires animés par l’électricité piratée. Soudain , après un long tunnel, nous sommes transportés dans un autre monde, la lumière règne, domine les hauteurs et la côte. La cité a gagné sur les flancs des montagnes livides parsemées des étoiles entrevues de l’avion, ce ne sont que les fenêtres des centaines d’immeubles poussés comme des champignons sur la pente. Ici, c’est le règne du néon qui impose les grandes marques de boissons fraîches, de lessives et cigarettes, le grand show de la consommation. Mais c’est un cri dans la nuit beyroutine, comme les klaxons incessants, les appels hurlés quand la plupart des citadins dorment, comme les autoradios poussés au maximum, un cri pour dire que peut-être les libanais existent malgré la guerre, qu’ils sont vivants malgré le vide.





Paysages par les peintres libanais

L' OLIVIER

medium_olivier.3.jpg L’olivier

J ’écoute mon cœur, il bat la solitude au lent rythme des pas égarés. Dans ces collines, peut être sept autour du village, dans ces carrés semés de pierres blanches, l’olivier caresse avec obstination le bleu céleste de ses bras figés. Le soleil indifférent flambe les yeux et la terre. Mon cœur demande au bois ce qu’il ne sait peut être pas. Tout ce qui s’est passé, de sang, d’amour et d’eau, de sueur, de poudre et d’ans.
« Que dis-tu en ton tronc tourmenté ? Que nous passons trop vite ? A quoi rêves-tu, oh âme au corps enlacée ?
Aux milliers de feuilles chaque jour en disgrâce qui se terrent à tes pieds ?
Quoi ? Avec quelle voix rauque m’enseignes-tu de ton palais d’ors et de pierrailles ? Que sais-tu, toi qui n’a jamais voyagé, semé là où la nuit s’emplit du chant des grillons, où le jour lourd impose sa lenteur ?
Que sais-tu des oiseaux disparus derrière le grand drap bleu sentant la poudre ?
Je reviendrai et tu me répondras. Garde pour moi les secrets en ton corps noueux… je reviendrai.




medium_village_sanguine.jpgLA PROMENADE A CHABTINE
Le silence frère de la nuit s’installe. Le ciel sans fatigue pousse le soleil,au loin, vers les falaises . Raouché s’éclairera d’un spectre orange qui fera peut-être oublier la misère ou les soucis des beiroutins sur la corniche.
Ici à Chebtine, le soir tisse ses bruits calmes. Nous marchons vers la ferme. Les néfliers aux ombres qui s’étendent, courbent et grimacent sous le poids de leurs fruits juteux. Les oliviers prennent une teinte vert sombre, quelques éclats d’argent nous rappellent que le soleil est encore là. Les moustiques nous entourent déjà et susurrent à l’appel du sang. Sous la ramure entre les pierres relevées des murets, pleure un enfant, c’est un syrien qui tente de dormir sous les bâches d’une toile de plastique jaunâtre, campement sommaire qui, peu à peu s’agrémente de tapis, réchauds et berceau de récupération. Les parents boivent le dernier thé de la journée ou bien le café turque qu’ils avalent à petites goulées en racontant peut-être de rêves anciens, du temps des chameaux et des riches oasis. Je tente un mahraba maladroit et la troupe nous invite à prendre place… ahlan, ahlan… mais avec un geste je refuse l’invitation car je ne parle pas arabe et surtout je tiens à monter respirer l’air plus frais dans la montagne. Une chèvre à l’attache broutant quelques maigres touffes d’herbes jaunes relève la tête et semble s’indigner d’un tel manque de civilité. Un jour je me ferai pardonner cette offense aux lois de l’hospitalité.
Plus loin, à notre approche les criquets cessent leurs chants d’amour. D’instinct nos yeux cherchent leurs caches sous les pierres encore chaudes. Un renard fait résonner son cri dans la vallée, d’autres répondent en meute. Les chiens menacent puis tout se tait. Cela me rappelle un autre soir où j’étais sorti derrière la maison, un bâton à la main voulant chasser ces voleurs du jardin: ce qui avait tordu de rire ma seconde mère du Liban car c’était l’écho qui rendait les bêtes si proches. Je ne connaissais pas encore cette montagne, Dieu seul sait si un jour je viendrais à elle.
Dans l’oued, mort pour l’été, les hommes ont laissé leurs traces et l’odeur fétide sème le désordre et le doute dans nos pensées. Au loin, en bas du village, les premiers bruits humains de la nuit : une fête … un anniversaire ?
Tout se fête pour combler le vide de l’après-guerre et tard dans la nuit, pétards et feux d’artifice crèveront le ciel serein. Tout près, les moteurs démarrent et une première fenêtre s’allume. On oublie le ronflement qui dessert le haut du village en électricité en s’éloignant vers les terrasses d’oliviers. D’ici la petite chapelle sur la colline d’en face,est encore visible. A l’opposé, Saint Sarkis veille sur ses fidèles, la croix éclairée tremble comme une bougie de veille. L’oiseau de l’oued pousse son piaillement aigu , bien caché dans les chênes tordus, Nous ne l’avons pas encore identifié ; en le cherchant des yeux, j’aperçois la croix illuminée au néon sur la nouvelle église et je me dis que Dieu et le modernisme ne font pas toujours bon ménage. Une forme discrète de femme entre furtivement dans la première maison du hameau. Après le tournant, sous l’olivier géant qui plonge ses racines dans le torrent asséché, la fraîcheur tombe enfin. On entend les cloches des vaches qui se bouscule pour passer la nuit. L’étable n’est pas loin et je suis saisi d’une odeur de village alpin. Ici c’est comme un petit bout de France, des maisons accrochées à la pente, de la pierre, du rocher, mais aussi une ombre apaisante de chênes et de sapins, mêlée aux parfums de l’alpage.
C’est ici notre but:respirer l’odeur d’une ferme de mon enfance.




LES CEDRES DE DIEU

Aujourd’hui, le temps est clément, c’est à dire aéré avec un thermomètre résolument sous les trente degrés. Nous décidons d’aller jusqu’à la forêt de cèdres de Bcharré. Nous passerons par Batroun et suivrons le littoral par l’autostrade. Un peu avant Chebka, nous grimpons vers Amioun : direction Ehden. Un détour par le sud par le Mont Saint Elias et nous suivons la déchirure de la Vallée Sainte, la Qadisha. Quelques virages dégagés nous laisse saisir la masse imposante et rose du Cornet es Saouda : le sommet noir. Il est pourtant blanc, à plus de trois mille mètres les névés posent leur miroir paresseusement sur la pente. Près des sources abondantes, l’arak est servi avec de la neige fraîche ! D’autres points de vue nous offrent d’impressionnantes et mystérieuses gorges creusées par le fleuve né au pied des Cèdres. L’œil habitué à la brume de chaleur perçoit les chapelles, les ermitages accrochés au parois abrupt des falaises.
La route est longue vers les Cèdres. En temps, car la pente est raide, les virages serrés et le roulis permanent. Il est bon de prendre le nécessaire pour l’auto. De l’eau pour le radiateur, de l’eau pour les passagers sujet au mal des transports.
Enfin nous parvenons à Bcharré, aux fameux Cèdres de Dieu. Des deux côtés de la route s’alignent des bazars où sont exposés des milliers d’articles en bois de cèdre… importé !
Près de l’entrée, nous payons une modeste contribution destinée à l’entretien du site. Nous descendons un raidillon qui glisse vers une zone de reboisement. Les cèdres plantés là
font une trentaine de centimètres.
Il me faudra bien attendre cent à deux cents ans pour m’abriter sous leur ombres délicates. En Europe, les futaies nous couvrent de leur ombre épaisse. Ici, au contraire, la forêt est lumineuse, transparent comme la dentelle. L’antique forêt de cèdres qui recouvrait le Liban a disparu par la mer. Au-dessus des sentes, les géants semblent pétrifiés, indifférents, résignés d’avoir trop souffert à côtoyer les hommes des siècles durant. Certains pourtant sont millénaire ! Trois mille années de pillage sont venus à bout des colosses, témoins de l’histoire humaine. Les survivants sont de réfugiés fuyant la dernière guerre de clans, au bout d’une vallée profonde qu’on dit sainte.
On respire peu la légende de Lamartine, venu clamer ses vers face à la pente. Je ne parviens pas à imaginer le poète écrire ici malgré le témoignage d’un pauvre cèdre foudroyé et ressuscité par des couches épaisses de vernis couvrant les sculptures d’un artiste local.
... Le pauvre être se dresse, orangé comme un cadavre embaumé et cireux. Etrange monument à la gloire du français !
Autour, les troncs énormes portent leur ramure étagée comme les gradins d’un théâtre, observateur séculaire. Leur écorce est de l’ocre de la terre dont ils sont les fils. Eux ne l’ont pas oublié. Fils de la Terre, regagnerez-vous cette fierté légendaire, ce port altier que l’on vous trouve égarés dans nos cités et parcs d’occident ? Ici la forêt va-t-elle revivre ? Fragile espoir de paix que ces arbrisseaux à la ramure chétive !Deviendront-ils pour nos descendants une nouvelle merveille ?
Entre les pierres sèches, dans la terre rousse, ces pousses deviendront-elles les prochains
chefs d’œuvre du créateur ?
C’est vrai, j’allai aux Cèdres pour rencontrer Dieu. Je n’ai rencontré que l’espoir dans la chaleur sans ombre d’un bosquet… et un mauvais restaurant qui m’a plongé deux jours dans des luttes intestines ! Alors en rêve, j’imagine les vagues paisibles des frondaisons couvrir les pentes de la montagne. Les hommes de blanc vêtus viennent respirer les essences divines. Elles s’infiltrent doucement dans les tissus plantant les graines de l’amour et de la prospérité… J’imagine l’hiver le couple cèdre et neige traçant leurs courbes en un tableau immortel. Souvenir magique, mémoire de Dieu apaisant les folies…
Quand le soleil glisse une caresse sur vos cimes, on sent un appel lancé vers le ciel, cherchant à se dégager de la panse des rochers. Quand la nappe de dentelle du mont Sannine rosit, l’air au loin allonge son ombre nostalgique.
Quelques nuages viennent se plaquer tout contre le soleil festonnant le silence. Dans la vallée profonde, soir et nuit se confondent et l’on entend déjà les prédateurs.
La vie a écrit sur le flanc du mont, en lettres de sève, le cri d’espoir des arbres assassinés. Cèdres, laissez-moi vous aimer, moi, humain, juste un insecte qui passe !





Arz

Une prophétie impalpable
Voix montée des cèdres
Sur les flancs ondoyants
Du féminin Sannine
Fait écho encore à la hache
Glorieuse oraison entendue
Nous-nous en irons vers la mer



Oh! Ouvrés ouvriers
Traçant les cathédrales,
Avoir courbé le dos
Devant mules et bœufs !
Le chant de vos entrailles
N’est plus que champ d’épines
Nous-nous en irons vers la mer



Le corps baigné de sueur
Abdiquant au seuil marin
Ils délaissent les vieux monts
Enchaînés aux navires
Et bravant les embruns
Et chevauchant la vague
Nous-nous en irons vers la mer



Terres, mers lumière, ombre
Populeuses villes, rivières
Dryades, déités, légendes
Et toute autre derrière elles
Ames d’hommes et d’enfants
Mères, épouses, filles égales
Nous-nous en irons vers la mer.

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