« 2007-05 | Page d'accueil | 2007-10 »

18.06.2007

Le quartier Rmeil

Nous allons passer la nuit chez B., nous montrons chez la mère de mon épouse le lendemain. Les routes de montagnes sont encore difficiles en pleine nuit et il est bien tard. Nous remontons l’avenue Camille Chamoun, suivons les rues Sélim Salam, Ahmad Beyhum. En laissant à droite le quartier Bachoura , nous rejoignons la rue du Liban après avoir roulé à vive allure sur l’avenue Fouad Chéhab. Tout ce trajet m’est bien sûr inconnu, j’ai acheté plus tard la carte touristique du Liban avec le plan de Beyrouth. Non loin du collège du Sacré Cœur, dans la rue Gouraud nous nous enfilons quelques mètres dans une impasse, pour nous garer le long d’une maison de quelques étages aux balcons de fer forgé. La guerre et la négligence du propriétaire ont usé les murs. Mais on peut encore imaginer qu’elle a été un immeuble à la façade élégante aux jolis balcons suspendus. A l’arrière de la bâtisse, nous montons quelques valises par un escalier de béton jusqu’au premier étage, où la famille, porte grande ouverte nous accueille. Malgré l’heure tardive, les enfants sont debout guettant notre venue. Ahlan, Bienvenue, l’émotion est ravivée . Nous entrons. Les pièces sont étonnement grandes et hautes. Moi qui ai passé ma vie dans les immeubles de banlieues, je trouve l’appartement démesuré, mais je ne suis pas au bout de mes surprises… Nos hôtes nous laisse aimablement leur chambre. Bien vite, après la conversation, autour de quelques douceurs libanaises, nous plongeons nos corps avec délice, sous les draps légers. La chaleur est lourde, en pleine nuit, la vie ne cesse pas dans Beyrouth. Beaucoup de libanais ont deux métiers, le matin puis la nuit ; aussi les gens s’ interpellent de minuit jusqu’ au petit jour. Le sommeil est donc léger mais le bonheur d’être ici au bout de la Méditerranée est intact. Découvrir une autre façon de vivre, de penser, de parler, d’aimer, une autre culture, d’autres images et d’autres gens m’aiguise les sens et me procure une joie fébrile.
Dès le lendemain , au réveil, déjà de nouvelles odeurs de thym, de pains chauds, de fromages et mille autres parfums venus de la rue nous invitent. Sur la table du salon, des plats odorants, pizzas au thym délicieuses avec le labné et les tomates au goût de vraies tomates sucrées par le soleil me font oublier facilement mon habituel café crème. Par la fenêtre ouverte, donnant sur le balcon,j’ai plaisir à savourer l’ambiance de la rue, malgré une légère inquiétude de me savoir perché sur une structure qui ressemble peut-être aux balcons arrachés pas les obus. C’est donc instinctivement que je prépare ma chute en visant le toit d’une berline bien rebondie garée en bas de l’immeuble. Eh ! bien non , le plancher est solide et le garde-corps en fer forgé tient bon. Je peux donc me pencher sans crainte pour observer la rue des deux côtés. Ce qui frappe le plus, ce sont ces fils électriques, véritables toiles d’une araignée invisible tissant ces pièges de maisons en immeubles, liens visibles et à portée de main. Le cri d’un marchand ambulant, disperse mes craintes : « caake, caake ! ». Sabah fait un signe et descend vite avec quelques livres libanaises ( la monnaie est très dépréciée, vous échangez un dollar contre mille cinq cent livres libanaises) elle traverse la rue pour acheter les fameux caakes ! C’est en fait du pain plat, sorte de galette à double paroi comme un sac rond dans lequel on enfile à volonté toutes les délicieuses spécialités et légumes frais. On peut aussi l’ouvrir et le séparer en deux crêpes, le fourrer avec tout ce qu’on aime pour le rouler en sandwich : à déguster à tout heure ! Le fameux caake, lui, est recouvert de graines de sésame : délicieux le matin !
Peu de temps après, notre vendeur est suivi d’un drôle de bonhomme, perché sur sa charrette tirée par un âne . Imaginez la scène au milieu de la circulation dense de Beyrouth ! Le bonhomme passe dans le trafic comme il passe dans la vie : lentement , au gré de son âne du Liban. Pour moi, cette image est merveilleusement gravée dan mon esprit comme une fable : l’âne et les bouchons. Il existe d’ailleurs une petite chanson enfantine qui sourit sur les déboires des automobilistes derrière le vieux « jeddé » (le grand-père) et son âne, inséparables.
Eh, bien cet homme qui hurle avec son haut-parleur « raz, raz » n’est autre que le vendeur de pétrole. Sabah m’explique qu’ on utilise fréquemment ce pétrole pour les lampes, mais aussi pour frotter les tapis remisés au printemps, ce qui évite à la vermine de s’installer et d’être à la noce et au banquet sans y être invitée. Le pétrole rafraîchit et conserve les couleurs superbes des tissages. Et des tapis, il y en a, le sol en est couvert. De toutes tailles et de toutes beautés, du persan au simple tapis de souk. De l’entrée jusqu’au balcon, on pourrait vivre pieds nus, merveilleuse sensation de liberté. Je passe quelques minutes, penché à la balustre. En face, un enfant joue au skate-board sur le trottoir, d’autres avec de simples pierres. Plus proche de la rue, en uniforme, droit comme un I , un collégien attend, impassible ou indifférent aux jeux de ses cadets. Quelques autos luxueuses s’arrêtent, d’autres collégiens costumés le rejoignent. Cet endroit est l’arrêt du bus qui ne tardera pas à les amener au collège. Derrière eux, l’épicerie est ouverte. Sur l’étal, les fruits colorés tentent les passants. Je vous raconterai l’histoire tragique de l’épicier dans un chapitre ultérieur. L’immeuble de son côté, possède une façade triste. Seuls quelques locataires ont soigné les balcons en mettant de l’ordre et de jolies plantes. Mais l’ensemble reste morose et sale. Un peu étourdi par le défilé incessant des véhicules et de la cacophonie des avertisseurs, je décide de descendre et de parcourir la rue à pied. A gauche, à droite ? On verra bien au pied de l’immeuble, je suivrai mon intuition. En bas, je me sens seul mais une joyeuse excitation parcourt mes membres. J’ai droit au concert de klaxons : de la simple trompette à l’avertisseur rock n’ roll.… Et l’accrochage survient qui bloque toute la rue ! Le car de ramassage des collégiens bien droits et stricts aura du mal à être à l’heure. Ces petits bus possèdent une dizaine de places et desservent les écoles aux alentours ; chauffeurs libres ou minicars des universités. Justement en voici un, par magie, il se fraie un passage en douceur vers les écoliers . C’est incroyable ! comment a-t-il pu se glisser dans cet imbroglio ? Quoique certains, je le vois bien, sont équipés de pare-chocs à pouvoir encaisser une charge de rhinocéros, alors gare au conducteur qui ne se range pas à leur arrivée… il court à la destruction de sa carrosserie !
Jaquettes bleues et pantalons sombres, écussons cousus sur les pochettes, la petite troupe grimpe à bord du car qui démarre aussitôt, à l’assaut des buffles de métal. Parfois c’est un groupe de jeunes filles, couvertes du foulard, qui s’engage dans le bus. Costumes impeccables mais toujours sombres, jusqu’aux chaussures : rien n’est dévoilé ! Elles sont peu nombreuses, Rmeil est un quartier chrétien et l’on croise peu de musulmans. Je décide d’aller vers la gauche, la rue me paraît plus longue. Les bâtiments sont toujours aussi ternes de façade. Pourtant, sans les arentèles électriques, sans le stationnement sauvage sur les trottoirs défoncés, sans les passages encombrés de quelques cafés trottoirs miteux, et enfin, avec des murs rénovés et peints de couleurs chaudes comme on en voit sur les cartes postales du centre rebâti, la rue Rmeil pourrait être belle. L’animation et le commerce sont réels. Il suffirait d’un coup de baguette magique pour se retrouver dans un quartier agréable et vivant.
Tout est nouveau pour moi. En France les petits métiers ont disparu. Ici, à peine ai-je parcouru cent mètres que je suis abordé par un vendeur de billets de loto. J’essaie de répondre « non » en prononçant du mieux possible « naam », mais je m’embrouille à cause du N débutant le mot ! « Naam » c’est « oui ». Il fallait dire « laa » pour refuser. La confusion s’installe, il insiste car je lui ai répondu positivement et ne tarde pas à me coller dans la paume deux billets de loto, avec la prime, celle-ci gagnante, d’un grand sourire : Achat donc quasi obligatoire pour me dépêtrer de son insistant et immense sourire. Enfin ! Quelques livres pour rien, car je ne suivrai pas le tirage. J’ai peut-être été millionnaire pendant quelques jours sans le savoir. A moins qu’ils soient faux. Ils me paraissent si aisément imitables. Le vendeur me remercie. « Que Dieu te garde, bienvenue ! »
A peine dix pas plus loin, un second vendeur de loto entreprend sa démarche. Cette fois, je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de répondre un « laa » un peu sec, accompagné d’un « merci, choukran ». Je lui montre les deux billets achetés, le jeu est terminé, je ne vais pas acheter un billet tous les dix mètres ! Le vendeur s’éloigne et j’éprouve du remord en découvrant l’état de misère du pauvre diable.
Quelques pas plus loin, je tente , en vain de rester sur le trottoir. C’est bien difficile, il est inexistant, défoncé ou bien envahi par les étals. Obligé de marcher sur la voie, l’inquiétude me gagne : les scooters me rasent de près, le souffle des klaxons me fait sursauter. Quel stress ! Enfin, une surface bitumée, trouée de nouveaux plants de jeunes arbres, soulage mon anxiété. Un arbre sur trois est déjà très abîmé et j’en éprouve de la tristesse. Celle-ci est allégée par une odeur de café du Brésil me chatouille agréablement les narines. Elle provient d’une camionnette rudimentaire. L’arrière est aménagé en minibar. Voilà un café trottoir bien astucieux ! L’homme sert les cafés dans des gobelets en plastique qui brûlent les doigts.

J’essaie un peu de libanais en demandant :
- Baddé kawa min fadlik .
L’homme sourit largement : l’accent et la tournure de phrase ne font aucune illusion !
- Vous êtes français, touriste ? interroge-t-il.
Je lui rends son sourire ponctué d’un « eh, oui ! »
- Ahlan wa sahlan, bienvenue… j’offre le kawa ! s’exclame-t-il en élargissant le sourire. Le café a un petit goût de brûlé, mais il est bon et offert avec générosité.
Je remercie l’homme et n’ose le payer de peur de l’offenser : « Choukrane jazilan, merci beaucoup, tentai-je en m’éloignant. Il m’adresse un dernier sourire qui affiche sa gentillesse et son sens des valeurs humaines. Plus loin, je lui signe de la main un adieu chaleureux , lui me crie, “Ahlan fik “ , soit le bienvenu… je me sens soudain moins seul dans cette rue et j’avance plus gaillardement. Le trottoir se fait plus dessiné. Je passe devant un centre religieux.. La grille est liserée de plantes superbes et ferme une courette parfaitement dessinée. Les murs des bâtiments, ocrés, offrent avec la verdure une harmonie calme et entretenue. Voilà qui surprend, parmi la lignée des immeubles et maisons laissés sans soin depuis la guerre. J’apprendrai plus tard que ces bâtisses appartiennent à la communauté arménienne. Les arméniens sont nombreux au Liban et Bourj Hammoud est un quartier de commerces actifs dans Beyrouth. Plus loin, un carrefour stoppe les pas du promeneur. J’hésite à traverser.
Les taxis jaunes klaxonnent gaillardement et m’apostrophent pour proposer un tour de Beyrouth ”touristique ”. Je décline leur invitation qu’ils renouvellent gaillardement.. Beaucoup de chauffeurs sont syriens. Un touriste à Beyrouth, c’est l’assurance de gagner sa journée en une course.
En enflant le prix, on peut faire beaucoup mieux si le touriste en question n’a pas une bonne calculette en main ou en tête . On paye en dollars, monnaie aussi courante et plus appréciée que la livre libanaise qui s’effondre chaque jour un peu plus. Je rencontre beaucoup de regards mélancoliques, surtout parmi les anciens. Ils ont dans les yeux, le Beyrouth d’autrefois : la Suisse du Moyen-Orient, les souks, dos à la mer, du Centre. Là où se dressent à présent , le nouveau quartier, « clean » et luxueux. Nouveau quartier, semé sur les ruines des échoppes dont les marchands sont repoussés à la périphérie. Beyrouth face à la mer. Pour qui ? Pourquoi ? Les petits commerçants, le cœur et les mains de la capitale courbent le dos de nostalgie et de lassitude : le regard fuit. Par moment, c’est sans doute cette impression qui suinte des façades et me colle à la peau. Le dollar se tourne vers les pays pétrolifères. Les hôtels voient haut et grand de nouveau, les clients ont changé. On attend les formes blanches de la djellabah saoudienne et les équipages des voitures de luxe.
Finalement, je reviens sur mes pas, vers le quartier plus chaleureux avec les étudiants qui vont et viennent. Un gosse joue dans la rue, son ballon roule vers un trouée dans les bâtisses entre deux commerces. Tiens ! cette ruelle avait échappée à mon regard ; ces yeux si sollicités par cette veine commerçante au cœur de la Beyrouth active. Presque instinctivement, mes pas bifurquent dans l’allée. Je plonge immédiatement dans les ruelles du sud de la France, en un peu plus lézardées, blessures de guerres zébrant les façades. L’abandon n’est qu’apparent. Des gamins tonitruants débouchent de je ne sais où, avec des mitraillettes en plastiques. Je suis visé, je suis mort. Les balles en plastique claquent sur les murs. Je presse le pas, un goût amer sur les lèvres. Plus bas la ruelle est calme, je plonge et m’échappe dans la profondeur de ce coin inconnu. Le matin orange déambule avec moi, les maisons ocres aux volets mi-clos dressent leur grilles rouillées devant les magnolias poussiéreux. Soudain, à quelques pas de l’agitation, je découvre un Montmartre beyrouthin. Toute la pente qui coule vers la mer est griffée d’escaliers pentus. Des sentes cachées se glissent entre les murs, laissant à peine échapper les murmures familiaux. Je me perds dans des culs de sac, rebrousse chemin sous les regards étonnés de figures inquiètes. J’oscille entre de vieilles portes imprégnées de silhouettes passantes… l’impression de voler leur quiétude. Dans ces marches je fais une moisson de silences, d’odeurs sucrées et inconnues. Je vagabonde du poisson grillé au narguilé, suis un instant une volute d’eau de rose issus des fenêtres où défilent des images. Au coin d’une rue parallèle à la pente, une déchirure, un trépas trop tôt annoncé… une maison libanaise, vide, seule, à l’âme fracturée, meurtrie par les racines… une maison comme j’en ai rêvé si souvent, me prend à témoin de sa solitude. Un rayon perce son désespoir. Elle m’apparaît si élégante et si perdue, dentelle déchirée d’un passé mitraillé.
Les poutres cèdent déjà sous le ventre lourd du toit. Je fuis, je fuis l’espérance, enfouissant mon désarroi dans les images suivantes de mon court horizon plongeant dans la rue du fleuve, commerçante et bruyante. Un nuage comme une étoupe dans le ciel, se rie de l’astre chaud imperturbable dans l’écrin bleu… et de moi. Pourtant, si d’aventure je reviens vers ces murs… si d’aventure…